interview avec Projet Arcadie sur mon mandat de député
interview avec Projet Arcadie sur mon mandat de député

Retrouvez mon interview avec Projet Arcadie, un entretien sur les sujets qui me tiennent à cœur et que je porte au quotidien en tant que député. 👇

L’interview de Bruno Millienne | Projet Arcadie

 

Vous êtes très impliqué sur les questions liées au développement durable ainsi que sur les transports. Ainsi, vous faites partie du groupe de travail sur le développement durable dans la gestion et le fonctionnement de l’Assemblée nationale. Première question : pourquoi ce groupe de travail existe-t-il toujours ? Si on se base sur l’agenda, la dernière réunion date du 24 mai 2018, pourquoi le groupe existe-t-il encore alors que ses travaux semblent à l’arrêt ? 

Ce groupe de travail a été instauré à l’initiative de François de Rugy lorsqu’il était président de l’Assemblée nationale. Il a été plutôt actif pendant la première année du mandat en conduisant notamment de nombreuses auditions et en formulant une dizaine de propositions. On avait d’ailleurs constaté à cette occasion que l’Assemblée était loin d’être une mauvaise élève en matière de développement durable. On avait lancé un diagnostic pour établir les futures actions à mener et on avait enclenché un deuxième cycle de travail avec comme objectif d’engager l’Assemblée dans une démarche de responsabilité sociétale des entreprises/organisations (RSE/RSO). J’avais même insisté, mais c’est un peu une obsession chez moi, pour que l’hôtel de Broglie bénéficie d’une rénovation compatible avec les objectifs de développement durable, malgré de fortes contraintes patrimoniales.

Quoi qu’il en soit, le groupe de travail avançait bien jusqu’à ce que François de Rugy quitte la présidence de l’Assemblée. Ce groupe était né à son initiative, il a cessé ses activités après son départ. La présidence a repris directement le traitement de ces thématiques.

Quand on regarde les groupes d’amitié auxquels vous appartenez, on constate que vous êtes dans les groupes d’Asie du Sud-Est, pourquoi ce choix ?

C’est un choix avant tout personnel. En effet, mes parents étaient expatriés. C’est ainsi que j’ai passé les dix premières années de ma vie au Laos. C’était donc une façon pour moi de boucler la boucle et de voir dans quelle mesure la démocratie parlementaire pouvait faire revenir la France sur ces terres très francophiles et essayer de contrer (bien modestement j’en conviens) la mainmise de la Chine sur l’ancienne Indochine. Nos travaux avançaient plutôt bien jusqu’au brusque arrêt dû à la pandémie. Nous avions notamment progressé dans le domaine associatif et culturel, et commencions à mettre un pied dans la porte au niveau économique. La sortie de crise sanitaire nous permet de reprendre nos travaux : j’ai ainsi eu l’occasion de rencontrer la nouvelle ambassadrice de France au Laos avant sa prise de fonction fin septembre. Le groupe a lui repris ses travaux le 19 octobre à l’occasion d’un déjeuner de travail avec l’ambassadeur du Laos en France et l’ancienne ambassadrice de France au Laos.

Parmi les institutions dont vous êtes membre, il y a l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie. Qu’est-ce que c’est ? Qu’y fait-on ? À quoi sert-elle ?

L’APF a pour mission de promouvoir la francophonie partout dans le monde. Je suis pour ma part coordinateur de la section française en charge de la lutte contre le VIH, le paludisme et la tuberculose. À ce titre nous avons des réunions annuelles avec les pays bénéficiant des aides internationales pour lutter contre ces pandémies. Nous en vérifions la bonne utilisation et, le cas échéant, nous appuyons ces pays pour essayer de débloquer des fonds supplémentaires si la situation épidémique le justifie.

Vous avez appartenu à la commission spéciale chargée d’examiner le projet de loi pour un État au service d’une société de confiance. Si on reprend tous les textes législatifs de cette mandature, le terme « confiance » revient sept fois. Question volontairement provocante : est-ce qu’utiliser ce terme produit des résultats ?

Question effectivement un peu provocatrice. Mais le but de cette loi était de restaurer la confiance entre les citoyens et leur administration. On était donc réellement dans le cœur du sujet ! Cela a débouché sur le droit à l’erreur qui oblige l’administration à accompagner les citoyens qui ont fait des erreurs de bonne foi. Une loi qui, je dois l’avouer, a formidablement fonctionné sur le département des Yvelines au niveau des CAF, des Caisses de Retraites et des impôts.

Vous avez appartenu à une mission d’information sur les friches industrielles : pourquoi court-on après l’industrie en France ?

On a longtemps cru en France que l’on pouvait vivre dans un pays sans industries. Un pays de services, c’est plus facile à gérer, on n’a pas de problème de compétitivité. Et puisque nous vivons dans un monde globalisé et ouvert, pourquoi s’embêter avec des produits manufacturés que l’on trouve de toute façon moins chers ailleurs. Alors, on a laissé filer, en même temps qu’on laissait filer notre balance commerciale. Depuis quelques années, nombreux sont ceux qui alertent sur cette dérive. L’Allemagne a été la première à voir le danger de la désindustrialisation. Grâce à l’action de Gerhard Schröder, les Allemands ont su corriger le tir en temps et en heure et ont réussi à maintenir une balance commerciale positive. Pour ce qui concerne la France, même si ce tournant de la réindustrialisation a été initié par les gouvernements durant la présidence Hollande, il a été accéléré par Macron. Et cette accélération va s’intensifier grâce (ou à cause) de la pandémie mondiale que nous venons de vivre.

Le dernier livre de Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely — La France sous nos yeux : Économie, paysages, nouveaux modes de vie — revient précisément sur l’abandon de l’industrie et ses conséquences très concrètes pour les collectivités locales. Comment peut-on revitaliser ces territoires ? Comment y amener l’essentiel ?

L’immense chance que nous avons pour réussir la réindustrialisation de la France est que cette dernière ne peut s’opérer sans la nécessaire transition écologique qui va avec. Économie verte ou plus verte, économie circulaire, tous ces modèles sont des modèles non délocalisables et faciles à implanter sur les territoires. L’État doit y travailler avec les collectivités territoriales et notamment les Régions qui ont la compétence économique. Avec comme conséquence positive de redynamiser cette fameuse diagonale du vide où se concentre tous « ces oubliés » de la République. Pour ce qui concerne mon territoire par exemple, on pourrait facilement faire de la Vallée de la Seine, de Poissy à Bonnières-sur-Seine, la vallée de l’automobile de demain. Un juste retour des choses pour cette vallée qui, dans les années 70, fut celle de l’automobile d’hier.

Fondamentalement, est-ce que le sujet n’est pas la décentralisation : la France n’a plus vraiment de bassins industriels comme on pouvait l’entendre dans les années 60. Avec la pandémie, les Français ont découvert d’autres modes de fonctionnement et de vie. Comment peut-on accélérer le mouvement et finalement désengorger Paris, à tous les sens du terme ?

Si, il faut revoir notre décentralisation. C’est tout le sujet de la loi 3DS. De rajouter à la déconcentration dynamique des services de l’État et à la décentralisation, la différenciation pour adapter cette reconquête des territoires au plus près de leur spécificité. Attention cependant à conserver un certain équilibre afin de ne pas faire des régions des baronnies néfastes à la démocratie.

Toujours en lien avec la pandémie : les cadres se sont mis au télétravail et on s’est (enfin) aperçu des vertus que pouvait avoir le concept pour certaines personnes. Or, aujourd’hui, la mise en place du télétravail est à la charge de l’employeur, qui doit aussi payer le loyer des bureaux. Résultat, même si certains employeurs seraient tout à fait disposés à instaurer un télétravail plus régulier — par exemple deux jours par semaine — ils ne le peuvent pas, car il n’y a pas d’incitation fiscale ni même d’aides. Pourtant, le télétravail peut permettre de désengorger les transports en commun, faire baisser la pollution de l’air, libérer du foncier en centre-ville pour des logements, etc. Ne devrait-on pas agir sur ce point ? 

Je pense que nous avons beaucoup fait pour les entreprises depuis le début de ce quinquennat. De plus, je ne pense pas que votre assertion soit totalement exacte. Nous sommes très loin de la société du tout télétravail telle que certains la prédisaient. Beaucoup de cadres en sont revenus et demandent à retourner sur site. Pas tout le temps, mais beaucoup plus souvent qu’imaginé. Il nous faut maintenant bien mesurer tout ça et identifier les réels besoins. Mais une chose est sûre, les entreprises vont occuper moins d’espaces fonciers dans les années à venir, ce qui libèrera automatiquement des surfaces à transformer en logements.

Un des gros points noirs du développement durable aujourd’hui, concerne l’informatique. Il peut être très difficile de jeter « proprement » de la petite électronique (clefs USB, câbles, chargeurs, batteries de cigarette électronique) ou même des gros éléments (écrans, tours, imprimantes). Comment améliorer le recyclage des composants électroniques ? Peut-on espérer un jour des poubelles dédiées ce type de matériel, comme les bacs pour le papier ou le verre ?

Une partie de ce que vous me décrivez est déjà pris en charge par la filière REP mise en place par la directive DEEE depuis 2006. Pour le reste, il nous faut effectivement revenir sur le sujet et créer de nouvelles filières tout en passant par une universalité des connectiques afin de freiner les productions disparates.

Chaque député se voit demander une photo pour illustrer son mandat ? Pourquoi avez-vous choisi celle-ci et que dit-elle de votre mandat ?

J’ai choisi la photo d’un amendement qui a marqué ma jeune carrière de député. Il symbolise en effet à la fois un moment fort de mon mandat, mais aussi la preuve que les Parlementaires ont un rôle déterminant à jouer, y compris ceux de la majorité qu’on accuse souvent un peu facilement de se plier aux ordres du gouvernement.

Pour la petite histoire, j’ai déposé fin 2018 en mon nom (c’est-à-dire sans la cosignature du groupe) un amendement au PLF 2019 pour exclure les carburants à base d’huile de palme des biocarburants soumis à une fiscalité incitative. Le but était bien sûr d’éviter d’importer de l’huile de palme issue d’exploitations contribuant à la déforestation, en Asie du Sud-Est notamment. Or, malgré l’avis défavorable du gouvernement, cet amendement a été adopté par l’Assemblée. Le problème, c’est que Total venait de rénover sa raffinerie de La Mède justement pour produire du biocarburant à base d’huile de palme, or l’adoption de l’amendement leur coûte 100 millions d’euros par an. Ça a été un combat difficile contre le gouvernement qui a tenté plusieurs fois de revenir sur cet amendement, sans jamais y parvenir. Le Parlement a tenu bon ! Il y a eu aussi un long combat juridique engagé par Total, qui n’a pas abouti non plus. Ça m’a valu d’être quelque peu ostracisé pendant quelques mois et je n’irai pas de sitôt en vacances en Malaisie ou en Indonésie, mais c’est aujourd’hui mis positivement au bilan de mon groupe et de l’action de la majorité donc c’est une victoire. Un responsable de Total est même venu l’autre jour me remercier, car cela les a poussés à revoir la destination de la raffinerie de La Mède. Total a d’ailleurs annoncé en juillet qu’ils arrêteraient toute importation d’huile de palme en 2023.

C’est un combat qui est non seulement révélateur de la puissance d’impact que l’on peut avoir dès lors que l’on arrive à dépasser certains clivages politiques, mais aussi de la complexité de notre travail. En faisant cela, et sans douter une seconde de la justesse de ce combat, je savais qu’on pouvait aussi bouleverser toute une filière, mettre de gens au chômage, déstabiliser un territoire. Mais voilà, à un moment donné, il faut peser le pour et le contre et se lancer.

Question habituelle en guise de conclusion : comptez-vous vous représenter en 2022 ? 

Oui, pour un second et ultime mandat, si bien sûr je suis réinvesti. Il me semble que deux mandats représentent un bon équilibre. Le premier est en effet extrêmement formateur. Ce métier ne s’improvise pas et nécessite d’acquérir rapidement des compétences et des connaissances approfondies. Le second mandat permettrait de les exploiter pleinement sur la durée totale d’une législature, avant de rentrer dans un certain confort ou dans une routine qui, selon moi, pourrait nuire à mon efficacité au-delà de 10 ans de mandat.